Jo Sieber Musique

Manifeste contre le gazon

Je me suis souvent demandé quel était le problème de la Suisse avec le milieu artistique. A chaque coupure de budget, chaque menace de fermeture d’un lieu culturel et chaque article dans la presse à ce sujet, je me le suis demandé.

Et puis un soir, en marchant dans les rues de Neuchâtel, j’ai vu une jeune punk métisse, coiffée à l’iroquoise et pleine de piercing. On l’aurait dite tout droit sortie d’un concert des Sex Pistols à Manchester. Et je me suis dit “cool, on en voit pas souvent des comme ça”. Et là j’ai compris. Ça ne concerne pas que le milieu artistique.

Prenez le temps de regarder une rue en Suisse. Pratiquement tout le monde se ressemble. Au gré des modes, les mêmes codes sont appliqués par tous, souvent sans se poser de questions. Les filles portent les même jeans, se maquillent de la même façon. Les garçons portent les mêmes vestons, les mêmes t-shirts. Tous ont les mêmes chaussures et même parfois les mêmes coiffures, créant ainsi une uniformité de masse qui personnellement m’étouffe.

La Suisse ne voit pas assez de gens qui marchent en chantonnant. La Suisse ne voit pas assez d’enfants qui rient et qui jouent à ciel ouvert. La Suisse ne voit pas assez de hippies à guitare qui dansent au coin de la rue. La Suisse ne voit pas assez de free huggers, de méditants sur les bords du lac, de couples non hétéro-normés marchant main dans la main ou de jongleurs au centre ville. La Suisse ne voit pas suffisamment de gens assumer avec fierté leur singularité en public. Elle ne voit tout simplement pas assez de diversité et n’a donc aucune idée de la façon dont vibre et évolue le reste du monde. Evidemment, je vis à Neuchâtel, donc je décris principalement ce que j’y vois, mais pour avoir traverser plusieurs régions de Suisse dont presque toute la Romandie, je n’y ai pas vu de différence significative, vous me pardonnerez donc de généraliser.

D’aucuns parleront de la “pudeur”, supposément toute helvétique. Beaucoup de musiciens qui viennent jouer en Suisse qualifient le public suisse de “sage” ou d’ « attentif », parce que peu réactifs. A mon avis, ce n’est pas de la pudeur. Ni de la sagesse. A mon avis, ça s’apparente plus à de la couardise de masse. En Suisse, peut-être plus qu’ailleurs, on a peur de ce qui est différent. On a peur d’être différent. On a peur des têtes qui dépassent. On a peur de ce qui est nouveau, inhabituel. On ne s’y risque que lorsque le reste du monde a déjà essayé, si possible avec succès. Et je m’inclus dans ce « on », car j’ai beau être ivoirien d’origine, j’ai été élevé en Suisse.

Dans notre beau pays sécurisé à outrance, on panique au moindre brin d’herbe qui s’aventure un peu plus près du soleil. Et le résultat, c’est que toute la Suisse ressemble à une pelouse impeccablement tondue, de laquelle on ne laisse jamais rien dépasser, ni fleurir. Ni jonquilles, ni pissenlit.

Le problème c’est que la culture se nourrit de diversité. Et on a beau tondre cette pelouse, les jeunes punks à piercings, les free huggers, les artistes et autres originaux existent aussi en Suisse. Un jour, ils en auront marre de se cacher et il faudra bien qu’ils se fassent entendre.

Peut-être que ce jour-là, la Suisse décidera d’être fière de sa diversité, et qu’elle se rappellera que le mot « culture » vient de « cultiver ». Et que la diversité peut soit être une mauvaise herbe dont elle n’arrivera jamais à se débarrasser, soit une plante à cultiver avec soin, et qui, un jour, viendra embellir encore plus son jardin. Sauf que cultiver ça, pour la Suisse, c’est un risque.

La Suisse est aussi mon pays, et d’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours senti à tous les échelons de la société comme une peur profonde de prendre des risques. C’est un pays calme, sécurisé, discipliné, propre… principalement (voir peut-être uniquement) parce qu’elle a peur !

Et la peur, comme la colère, est mauvaise conseillère.

Qu’est-ce que j’avais dit déjà dans cette vidéo… ? Ah oui :

« Mais au bout d’un moment, des risques, il faut en prendre. Sinon, on évolue pas. »

(image: Aqu-ari-um)


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